ACCUEIL du site Bibliothèque des Parents Chroniques de la Vie Ordinaire
 

lirecreer.org - les Chroniques de la vie ordinaire

C
H
R
O
N
I
Q
U
E

D
E

L
A

V
I
E

O
R
D
I
N
A
I
R
E

































lirecreer.org - les Chroniques de la vie ordinaire

C
H
R
O
N
I
Q
U
E

D
E

L
A

V
I
E

O
R
D
I
N
A
I
R
E

        LES FLONFLONS DU 14 JUILLET

Un beau matin de juillet, le réveil, a sonné dès le lever du soleil,
Alors j'ai dit à ma poupée : Faut te s' couer, c'est aujourd'hui qu'il paaaasse…!

C'est comme cela que Boris Vian chantait les défilés. Défilés militaires, défilés royaux,
présidentiels ou municipaux, personnellement, je n'y trouve aucun intérêt. Je n'y vais pas.
Je crains les cérémonies "officielles". D'autant que comme Boris, au cas où les forces de
l'ordre devraient intervenir, je penserais " qu'on n'est pas là pour se faire engueuler. " Et puis,
j'ai peur de la foule. Foule aveugle et anonyme, grand corps sans âme.

Boris Vian disait aussi que le jour où personne ne reviendra d'une guerre c'est qu'elle aura
été bien faite. Alors moi, qui n'ai pas le génie de Boris, je ne regarde pas non plus le défilé
du 14 juillet à la télévision. Si c'est pour voir des gus en uniforme qui n'ont pas connu le feu,
et des généraux de salon parader sur de très gros engins mortels qui coûtent une fortune à
la Nation, non merci.
Et si c'est pour voir de très vieux soldats, enrôlés volontaires ou embrigadés d'office, qui ont
vécu l'enfer à cause de la connerie humaine, non merci, une fois de plus. Bien que je les
aime, ceux-là, et que je les porte fidèlement dans mon cœur. Seulement, à cause de cela,
je serais incapable de les regarder dans les yeux et de leur mentir en leur promettant qu'ils
n'ont pas été martyrisés pour rien, que jamais plus de telles horreurs ne reviendront, que
nous avons compris la leçon.

Je n'ai pas pu, une seule fois, embrasser mon grand-père paternel, mort en 1916, enterré
vivant dans sa tranchée. Il avait vingt ans. Sa femme le suivit de très près dans la tombe, et
mon père, dès l'âge de deux ans, fut élevé par l'Assistance Publique. Mon grand-père mater-
nel, lui, c'est autre chose. Il était cultivateur et, en 14, les autorités réquisitionnèrent ses
chevaux. Il se trouva ruiné faute de pouvoir travailler. Il en mourut, lui aussi. Il laissait seize
enfants et une femme qui se mit à faire des lessives à domicile. C'est-à-dire qu'elle se char-
geait de laver le gros linge des riches au lavoir, hiver comme été. Deux de ses filles m'ont
raconté que cette femme, que je n'ai pas connue, gardait les bras gercés par la soude et
l'eau froide de la rivière, du 1er janvier jusqu'au bout de l'an.
Et moi j'ai grandi comme quelqu'un issu d'une génération spontanée : sans racines autres
que celles de mes parents et leurs quelques souvenirs.

Dans la famille, nous avons encore une vieille tante par alliance, d'une génération postérieure
à celle de mes grands-parents, qui s'extasie quelquefois au souvenir des nazis défilant, fanfare
en tête, dans Paris : " Ah ! Qu'ils étaient beaux. Quelle discipline, et quels beaux uniformes.
Ça, c'était des hommes. Si les Français avaient su se gouverner moitié aussi bien qu'eux,
c'est sûr, nous aurions gagné la guerre. C'est ce qu'il leur faudrait, aux jeunes : quelques
bons coups de botte au derrière. "
Oui, et des bagnes, et quelques jolis camps de concentration aussi, pendant que nous y
sommes. Tout dépend de la façon dont on aime la jeunesse : bien cuite, ou à point.
De mon côté, si je pensais pouvoir encore la faire changer, je lui passerais volontiers les films
" La liste de Schindler " et " Le choix de Sophie ", en boucle, jusqu'à ce qu'elle me dise qu'elle
a enfin compris quelque chose, et qu'elle compte modifier en conséquence son point de vue.

Tout ce chambard autour du 14 juillet où s'entremêlent je ne sais plus quoi au juste, la
révolution française, des démonstrations de force militaire, des relents de guerres mondiales...
Les petits enfants, grâce à Dieu, n'y voient surtout que les feux d'artifices, et les adultes, les
bals populaires. En tout cas ils y pensent comme à un jour férié, jour de repos et jour de fête.

Eh bien ! Tant mieux.
S'il fallait exhumer ce qui s'est vraiment passé durant cette chère révolution dont nous tirons
une gloriole incroyable, personne, je crois, ne voudrait s'y coller. Qui voudrait revivre la Terreur,
les massacres de septembre, et revoir Danton très mutin dire : " De l'audace, toujours de
l'audace et encore de l'audace ! " en ordonnant la Grande Terreur ?
On vit des assassinats par milliers partout en France sur l'air de la terrible Carmagnole
" Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira ! "
On allait au pied de la guillotine voir trépasser les autres en disant " Allons au pied du grand
autel voir célébrer la messe rouge." Rien qu'à Paris en 1794, on réussit à trucider sous sa
lame 1 360 pauvres hères en 47 jours !
Je vous fais grâce des centaines et des centaines de " suspects " qu'on crut bon de noyer
dans la Garonne et dans la Loire quand la " sainte " guillotine venait à manquer.
Epoque de haine et de folie. Dix ans de tueries, de pillages, d'injustices, de dénonciations,
de guerre civile tout simplement, qui ne laissa à la France devenue misérable qu'une seule
alternative : se jeter dans les bras d'un certain Bonaparte après que les Danton, Fouquier-
Tinville, les Robespierre et autre Saint-Just se soient entre-égorgés.
Un certain Bonaparte qui s'empressera de n'être pas plus fidèle à l'esprit de la révolution que
les autres. Il reniera sa parole et se fera sacrer empereur sous le nom de Napoléon 1er.
Celui-ci laissera à la France un
code Napoléon entièrement calqué sur le droit romain (ce
qui, mine de rien, nous fit faire un bond en arrière de pas mal de siècles), et la mise en place
du service militaire obligatoire.

Alors " qu'un sang impur abreuve nos sillons ", non merci, là encore.
Quel sang est impur ? Le vôtre, le mien ? Sur quels critères ? Et quel combattant, en danger
de mort, ne souhaite-t-il pas être plutôt auprès des siens, dans son foyer ? Mais il sait que
s'il ne tire pas, c'est l'autre en face qui le fera. L'autre qui a exactement les mêmes ambitions
que lui : retrouver sa famille et son pays, si possible vivant, et pas les deux pieds en avant,
dans un cercueil. Tenez, je vais encore faire une citation, de Desproges, cette fois :
" L'ennemi est con. La preuve : il croit que l'ennemi c'est nous, alors que c'est lui. "
Histoire de fous

Mais qu'à cela ne tienne : " Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.
Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. " (1er article
de la Déclaration des Droits de l'Homme). Il est bon de le répéter.

Si au nom de la Liberté on a cru possible de perpétrer autant de meurtres, je me battrais
toujours, pour ma part, au nom de cette Liberté, pour m'opposer à ces meurtres. S'il fallait
reprendre les armes je n'hésiterais pas une seconde. Mais jamais on ne m'imposera de
me battre pour une cause que je jugerais, en mon âme et conscience, inique. Devrais-je
prendre parti contre les gouvernants de mon pays, parce qu'ils ne seraient plus alors que
des fantoches ridicules, indignes de la Patrie de mon esprit et des valeurs morales que je
lui attribue.

N'allez pas croire : je sais chanter la Marseillaise. Et j'ai la chair de poule quand je l'entends
jouer parce que c'est l'hymne national. Je ne peux pas renier mon éducation. Mais je n'aime
pas ses paroles, elles me sont étrangères. Si je pouvais choisir un chant pour la France, je
choisirais le Chant des Partisans de Kessel et Druon (musique d'Anna Marly)
Que je le murmure ou que je le siffle, ce chant-là, oui, il m'appartient.

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme.
Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau: dynamite...

C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves.
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève...

Ici chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Catherine Bastère-Rainotti - Chronique de la Vie Ordinaire © 17 juillet 2004 (tdr)

Un site passionnant sur l'histoire de la révolution française :
http://revolution.1789.free.fr/
 
  ACCUEIL du site Bibliothèque des Parents Retour aux Chroniques