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CHRONIQUE DE LA VIE ORDINAIRE

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CHRONIQUE DE LA VIE ORDINAIRE

        INTRODUCTION

J'ai reçu de Claudine Pruvost une très belle histoire.
Une histoire qui parle de la responsabilité que portent les auteurs en créant, en
révélant ce qui n'existe pas encore.
Ce récit est une bonne approche (et non pas une explication) du mystère des
conséquences qui peuvent en découler.

LE TISSEUR D'HISTOIRES - NOUVELLE DE CLAUDINE PRUVOST

Le petit vieux regardait par la fenêtre.
Il était si vieux qu'il ne savait plus quand il était né
Il était seul, très seul depuis que Rose l'avait quitté.
Rose, sa chère Rose, sa femme bien aimée.
Ses enfants s'en étaient allés par le monde.
Il ignorait où exactement.
Ils lui donnaient peu de nouvelles, si peu.

Sa vieille pipe lui tenait compagnie.
Elle remplissait la pièce d'une bonne odeur chaude, vivante, caressante comme
celle d'un animal de compagnie.
Assis devant la fenêtre, il passait des heures à inventer des histoires, à les
illustrer.

" Auguste, le tricoteur d'histoires, le tisseur d'images " disait Rose à l'époque où
elle vivait encore.
C'était pour elle et leurs petits que des personnages prenaient vie sous ses
crayons de couleur, au temps où ses enfants avaient tant besoin de lui.
Car Auguste était créateur de contes illustrés, il en avait fait son métier pour le
bonheur de ses trois fils et celui de tous les enfants d'ici et d'ailleurs.
Depuis le départ de ses garçons il n'avait jamais cessé de tisser et de tricoter
des histoires. Au cas où ils reviendraient

Aujourd'hui il a dessiné un chien, un chien errant, perdu dans la ville.
Une ville glacée, endormie, silencieuse sous la neige.
Le chien grelotte, il a froid, il a faim.
Toutes les lumières sont éteintes, c'est la nuit.
Auguste dessine une maison éclairée.
Il faut qu'il fasse vite car le chien est épuisé.
La porte de la maison est entrouverte.
Le chien s'approche.
Un couple regarde la télévision.
Ils voient le chien, le font entrer, lui offrent une écuelle remplie des restes du
repas du soir.
Ah ! La bonne chaleur, la douceur du tapis où le chien se couche et s'endort.
L'homme et la femme se regardent. Ils ont la même idée.
" Nous ne pourrons pas le garder. Demain il faudra le conduire à la fourrière. "

Auguste dessine. Il dessine toute la nuit : le couple qui s'endort, le chien qui rêve,
heureux.

" J'arrête. "
Il repose ses crayons. Il se sent si fatigué, il ne trouve plus de sens à ce qu'il fait.
A quoi tout cela sert-il si Rose et les enfants ne sont plus là pour rire, pour
s'émerveiller et s'attendrir devant ses œuvres ?

Cependant, à l'aube, il travaille encore, il ajoute aux dessins la lumière des
premiers rayons de soleil qui éteignent les lampes des maisons.
Le chien se réveille, engourdi de chaleur, il attend patiemment le réveil de ses
nouveaux maîtres.
Il remue la queue quand l'homme lui passe au cou un collier auquel est attachée
une laisse de fortune et il pousse des jappements joyeux, comme tous les
chiens qu'on emmène promener.

" Auguste ! Secoue toi, chuchotent les personnages de ses livres. Il y a urgence.
Le chien va à la fourrière. Tu sais ce qui se va passer, ce chien est trop vieux
pour être adopté. Arrête cette voiture. "

Alors il reprend ses crayons, il efface les pneus trop neufs et les remplace par
d'autres, un peu usés.
Sur la route, il ajoute des débris de verre cassé.
La voiture, après quelques embardées, s'arrête, les pneus crevés.
Auguste dessine une meute de chiens errants qui préviennent aussitôt leur frère.
" La fourrière est proche, c'est là qu'il t'emmène. Sauve toi l'ami ! "
Tandis que l'homme est occupé à démonter un pneu, le chien s'enfuit.
Le vieux, avec ses crayons, vient de le sauver une nouvelle fois.

" J'arrête de dessiner. Cette fois, j'arrête. Je verrai plus tard ce que je ferai de ce
chien. "

Il se lève et prend dans le tiroir d'une commode un vieil album de photos.
L'album sous le bras, il sort dans le jardin où ses pieds s'enfoncent dans une
épaisse neige poudreuse.

Il s'est assis sur un banc et s'il ne sent pas le froid qui l'engourdit c'est parce que
Rose est là qui lui sourit sur les photos de l'album ouvert sur ses genoux.
Sa belle et tendre Rose.
Ses enfants babillent comme au temps passé et réclament la suite de l'histoire.

Il ferme les yeux, le froid l'endort, glace son vieux corps.
" Rester comme cela, m'endormir, partir, retrouver Rose " se dit il.

Mais quelque chose effleure sa main, une caresse humide, chaude et douce qui
l'invite à ouvrir les yeux.
Un chien est là, c'est celui de son histoire.
Auguste ne se pose même pas la question de savoir comment ce chien peut se
trouver à ses côtés.

Il referme doucement l'album de photos et rentre chez lui, le chien sur les talons.
Dans la maison le chien tourne trois fois sur lui-même, gratte un peu la carpette
avant de s'effondrer avec un grand soupir d'aise, roulé en boule, le nez sous la
queue, pour dormir aux pieds d'Auguste comme s'il répétait pour la énième fois
des gestes de toute éternité.
Auguste a décidé de continuer à vivre, il n'est plus seul.

Claudine PRUVOST
Chronique de la Vie Ordinaire © 19 janvier 2005 (tdr)
   
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