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Chroniques de la Vie Ordinaire

 

lirecreer.org - les Chroniques de la vie ordinaire

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        " Allô ! T'es où ? "
Dans le temps, quand j'étais petite, mes parents me disaient que les gens qui
parlaient tous seuls dans la rue étaient timbrés. Tout bien considéré, pour grom-
meler dehors des phrases sans queue ni tête qui n'ont de sens que pour celui
qui les dit, il faut avoir une araignée au plafond.

Naguère, quand nous étions invités, nous avions fait la morale aux enfants (ce
qui s'appelle un remontage de bretelles préventif) pour qu'ils se tiennent sages,
qu'ils ne racontent pas trop de bêtises, et qu'ils demandent la permission avant
de quitter la table. Nous apportions des fleurs à la maîtresse de maison qui nous
recevait et nous passions un bon moment ensemble.

Il y a peu, partir pour quelques jours, quitter la ville et l'entourage familier c'était
fuir le quotidien, changer d'air, rompre les amarres, se retrouver soi-même, avec
la ferme intention, avouée, de ne se laisser embêter par personne.

Tous ceux qui auront vécu dans un appartement surpeuplé vous diront qu'ils ont
surtout souffert du manque d'intimité. L'absence d'un coin à soi, que ce soit pour
faire ses devoirs, ou pour lire, ou pour dormir, ou pour faire l'amour, pose un pro-
blème récurrent à la pudeur et au secret. La vie en meute c'est bien, ça dévelop-
pe le sens de la famille, sans doute, mais enfin l'humain, tout en étant un animal
grégaire, aime bien faire caca la porte des cabinets fermée. Normalement...

Eh ! bien, moi je connais un petit appareil qui fiche en l'air toutes ces considéra-
tions pour les remiser définitivement dans les oubliettes des notions désuètes.
C'est le téléphone portable.

Nous connaissions déjà le téléphone fixe, celui qui tape sur les nerfs quand il son-
ne de trop, mais au moins nous savons où il est. Si nous appellons chez Tartem-
pion, l'objet est fatalement dans la maison de Tartempion. Donc quand Tartem-
pion décroche, nous comprenons que ce brave gars est chez lui... Encore que
maintenant avec les transferts d'appels on peut très bien l'avoir dans le baba.

Mais avec le téléphone portable, c'est vraiment une autre paire de manches.
Comme il est portable, il est n'importe où.

Par conséquent, ne vous contentez plus de dire " Allô ! " mais dites " Allô ! T'es
où ? "
Subséquemment, de l'autre côté on vous répondra ce qu'on voudra. C'est ainsi
qu'une de mes amies, dans un train, entendit un monsieur très chic, assis en fa-
ce d'elle, dire à une interlocutrice invisible " Tu sais chérie je suis encore à Paris,
la réunion s'éternise, je ne rentrerai pas avant demain soir. " Or, le train entrait en
gare de Tours et la petite demoiselle alanguie sur son épaule n'était visiblement
pas sa nièce.

Autre fait remarquable : il faut compter le téléphone portable comme une tierce
personne. A présent, quelques uns de ceux qui viennent chez moi équipés d'un
de ces bouffeurs de neurones ne se gênent pas pour prendre leurs appels per-
sonnels. Entre amis, n'est-ce pas ?...
Alors qu'ils n'attendent rien d'urgent, rien de primordial, de crucial, venu de l'exté-
rieur, non seulement ne mettent-ils pas leur appareil en veille, mais encore le po-
sent-ils bien en évidence à côté d'eux. Au beau milieu d'une conversation, ils se
jetteront sur leur téléphone qui sonne pour répondre à Pierre, Paul ou Jacques.
Après leur avoir annoncé " je suis chez Untel " ils leur parleront aussi longtemps
qu'ils le jugeront nécessaire. Ces communications passent mal entre mes murs,
donc ils quittent au besoin la table pour aller dehors, là où " ça passe bien. " Ces
gens-là ne viennent plus tous seuls, mais accompagnés virtuellement de leur fa-
mille, de leur bande de copains que je n'ai pas invités, que je ne connaîtrai sans
doute jamais, mais dont j'aurais entendu parler. Ont-ils conscience qu'en étant
dans ma maison ils se conduisent en mufles ? Non. Ils ne sont pas butors, ils
sont de leur temps. Et si la mode est à la goujaterie, ils la suivront fièrement.

Faites-vous des courses dans une grande surface qu'il y aura toujours un bouf-
fon, au rayon crèmerie par exemple, pour crachoter dans son téléphone portable
des paroles immortelles du genre :
" C'est quelle marque de beurre que tu prends, d'habitude ? "

Visitez-vous un site historique en essayant de goûter du mieux possible cette
atmosphère subtile laissée par les siècles qu'un braillard en short et en marcel,
une pintade caquetante, ou deux ou trois, vous rejoindront, téléphone portable au
poing. S'ils ne lisent pas leur guide bleu à un pékin resté à Pétaouchnoque, ils lui
raconteront le bon geuleton qu'ils ont fait à midi, commenteront leur camping (sa
piscine, sa superette) et prendront des nouvelles de la rougeole du petit dernier.

Buvez-vous benoîtement un pot à la terrasse d'un café que cinq ou six consom-
mateurs, tôt ou tard, téléphoneront autour de vous. Comme les téléphones porta-
bles sont de plus en plus petits, mais pas forcément fiables pour la retransmis-
sion de la voix, ils parleront évidemment très fort. Un non-initié pourrait croire, à
première vue, que ces pauvres hères sont assez siphonnés pour débloquer à
tue-tête dans le creux de leur main. Mais non. Ils ne prennent pas leur paume
pour un psy ou un confesseur, ils parlent à fond perdu et leurs éjaculations ora-
toires ne servent qu'à les mettre en scène devant un public anonyme aussi large
que possible. Ils déblatèrent debouts, souvent, les yeux perdus dans le vague, les
doigts crispés sur une oreille, à la manière d'une polyphonie corse.
Et le chant de ces sirènes massacre irrémédiablement le bon moment que je
comptais prendre. Je ne sais pas vous, mais moi je ne suis pas subjuguée quand
j'apprends que Jessica est une grosse truie, je ne suis pas franchement enthou-
siaste de savoir qu'il y a de chouettes promos chez Auchan, je ne suis pas réel-
lement passionnée par les nouveaux produits de l'entreprise Frotdur. Et si le ren-
dez-vous chez Frotsec est reporté à la semaine d'après, ça me laisse complète-
ment froide. A chacun ses priorités. Au départ, la mienne était de prendre un café
au soleil en bayant aux corneilles. A la fin c'est de régler au plus vite l'addition
pour rentrer dans mes pénates. Au calme.

Ecoutez-vous la radio qu'il est fréquent d'entendre le bip strident d'un téléphone
portable. C'est souvent celui de l'invité de l'émission, plus rarement celui du pré-
sentateur. On a de la chance quand son propriétaire sait éteindre le bidule en
moins de dix secondes.

Parlez-vous à une mère de famille qu'elle vous dira qu'elle se sent drôlement plus
sécurisée depuis que ses enfants ont un téléphone portable, elle peut les joindre
à tout moment, elle SAIT où ils sont !
CQFD. Ne vous amusez pas à la détromper
en lui expliquant qu'elle confond un numéro de téléphone portable avec un lieu
géographique bien précis, qu'elle peut seulement être sûre, quand son gamin lui
répond, que le téléphone est bien dans sa main. Mais de là à savoir où il est, ça...

Parlez-vous à un adolescent qu'en toute confiance il vous avouera qu'il aimerait
bien que ses parents lui lâchent les baskets et qu'ils commencent à le considérer
comme un adulte. A contrario il ne saurait plus vivre sans son téléphone portable
lequel, comme il ne l'éteint jamais, le rend serviciable en permanence, taillable et
corvéable à merci où qu'il soit, quoi qu'il fasse, à n'importe quel moment du jour
ou de la nuit. Il s'endort avec, il se réveille avec, il ne communique plus qu'avec lui
ou avec son ordinateur. C'est un véritable fil à la patte, bien plus contraignant que
ses parents, parfaitement abrutissant, qui invalide l'idée même d'autonomie.

Bien qu'il y ait une loi interdisant de téléphoner en voiture, je vois régulièrement
des conducteurs rouler en tenant négligemment leur volant d'une main, l'autre
étant occupée par leur téléphone portable. Je les vois doubler, accélérer, rétro-
grader, tourner, toujours en téléphonant. C'est là que je constate qu'il y a de plus
en plus de surdoués sur Terre. C'est vrai : il y en aura toujours pour être encore
plus nuls que les autres et nous aurions beau arracher tous les platanes qui bor-
dent les routes qu'ils se tueront quand même en voiture. Mais en téléphonant...
Ce qui leur permettra peut-être de faire vivre leur mort en direct à quelqu'un. Su-
prême et dernier luxe.

La gangrène du téléphone portable s'est si bien incrustée qu'à l'opéra, au théâtre,
au cinéma, on l'entend encore sonner dans la salle.

C'est beau le progrès ! Surtout la façon de s'en servir sans jamais en abuser ni le
galvauder. Ah ! les antennes-relais... la miniaturisation... Quelles merveilles...
Quel dommage seulement, que les antennes relaient la bêtise à l'état pur sans
la miniaturiser, et qu'il faille avaler jusqu'à la nausée cette débauche hertzienne où
que nous allions.
A notre corps défendant nous jouerons les voyeurs, les regardeurs par le trou de
la serrure, les larbins dévoyés. Nous assisterons à de pitoyables pantalonnades,
d'effarants déballages intimes, de minables comptes-rendus de travail de placiers
et autres commis-voyageurs, de lamentables mensonges.

Foin de la pudeur et du secret. L'intimité ? Aux chiottes ! Laissez la porte ouverte
et tirez bien la chasse après, tout doit disparaître.
Ces grands petits enfants sont seuls, si seuls, qu'ils ressentent le besoin d'être
constamment reliés les uns aux autres. Que ces liens soient illusoires, que les
chaînes qu'ils créent soient pesantes et onéreuses n'a pas d'importance. Le prin-
cipal c'est que le téléphone portable joue son rôle rassurant de totote, de ninnin,
de doudou, qu'on porte sur soi, et qu'on puisse le suçotter, le triturer, le câliner,
se frotter à lui à l'envi, sans en avoir honte, en se pensant, de surcroît, un adulte
important, voire indispensable.

Le reality-show permanent est dans la rue, chez le boulanger, l'épicier, dans les
voitures, partout dans la " vraie vie." Rien ne vaut l'in-vivo, brut de décoffrage.
Plus besoin de regarder la télé. Toutes ces émissions où des bêtes de foire sont
filmées par cent dix mille caméras 24 heures sur 24, sont du pipeau. A bas la re-
devance télé !

Mesdames, Messieurs ! Vous aimez la comédie, vous voulez rire, vous voulez
pleurer, vous voulez avoir peur ? Sortez de chez vous, vous aurez tout cela sans
débourser un fifrelin grâce à ceux, nombreux, qui usent du téléphone portable à
tort et à travers. Le Grand Guignol est de retour.

Catherine Bastère-Rainotti - Chronique de la Vie Ordinaire © 10 novembre 2004 (tdr)
   

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