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        Lire & RéCréer - LA GARDIENNE DU SEUIL - Chronique de la vie ordinaire - Chronique de Jocelyne Marque

Nous avons tous eu un ou deux professeurs qui ont marqué nos études par leur forte personnalité.
Leur rencontre nous a permis de réfléchir et d'orienter nos choix de vie.

Ma fille a préparé, voilà quelques années un BEP sanitaire et social, avant d'intégrer une école
d'infirmières. Elle a été entourée d'une équipe de pédagogues passionnées et chaleureuses qui
souhaitaient leur inculquer l'amour de leur profession et le respect de la nature humaine. Au cours
de ces deux années de BEP un texte a été distribué aux élèves.

Il s'agissait d'une lettre écrite par une vieille dame irlandaise, qu'une aide-soignante avait retrouvée
dans ses affaires, après sa mort.
Quels chemins mystérieux, les pensées de cette vieille Irlandaise avaient suivi, pour parvenir dans
un lycée de Chartres, quelque temps plus tard ? Je l'ignore. Les enseignantes de ma fille souhai-
taient qu'à la lecture de ces lignes les élèves n'oublient jamais que chaque patient a un visage.

J'ai retrouvé cette lettre. Je l'ai relue, et, après ces semaines de chaleur inhabituelle pendant
lesquelles tant de nos Anciens sont morts, les mots de cette lettre jamais envoyée prennent
un relief particulier.

La voici, cette lettre. Et c'est comme si cette vieille dame Irlandaise, finalement, s'adressait à
nous tous, dans un langage universel, comme la Gardienne du Seuil :

Que vois-tu, toi qui me soignes, que vois-tu ?
Quand tu me regardes, que penses-tu ?

Une vieille femme grincheuse, un peu folle,
Le regard perdu, qui n'y est plus tout à fait.
Qui, docile ou non, te laisse faire à ta guise.
C'est ça que tu penses, c'est ça que tu vois ?
Alors ouvre les yeux, ce n'est pas moi ;
Je vais te dire qui je suis, assise là et tranquille,
Me déplaçant à ton ordre, mangeant quand tu veux.

Je suis la dernière de dix, avec un père et une mère,
Des frères et des sœurs qui s'aiment entre eux.
Une jeune de seize ans, des ailes aux pieds.
Rêvant que bientôt elle rencontrera un fiancé.

Mariée déjà à vingt ans, mon cœur bondit de joie,
Au souvenir des vœux que j'ai faits ce jour-là.

J'ai vingt-cinq ans maintenant et un enfant à moi
Qui a besoin de moi pour lui construire une maison.

Une femme de trente ans. Mon enfant grandit vite.
Nous sommes liés l'un à l'autre par des liens qui dureront.
Quarante ans. Bientôt il ne sera plus là.
Mais mon homme est à mes côtés qui veille sur moi.

Cinquante ans. A nouveau jouent loin de moi des bébés ;
Me revoilà avec des enfants, moi et mon bien-aimé.
Voici les jours noirs, mon mari meurt.
Je regarde vers le futur en frémissant de peur,
Car mes enfants sont tous occupés à élever les leurs.
Et je pense aux années et à l'amour que j'ai connus.
Je suis vieille maintenant, et la nature est cruelle
Qui s'amuse à faire passer la vieillesse pour folle.

Je suis vieille maintenant, et la nature est cruelle,
Et il y a maintenant une pierre là où jadis j'eus un cœur.

Mais dans cette vieille carcasse, la jeune fille demeure
Dont le vieux cœur se gonfle sans relâche.
Je me souviens des joies, je me souviens des peines.
Et à nouveau je sens ma vie et j'aime.
Je repense aux années trop courtes et trop vite passées
Et j'accepte cette réalité implacable que rien ne peut durer.

Alors ouvre les yeux, toi qui me soigne et regarde !
Non pas la vieille femme grincheuse,
Regarde mieux, tu me verras !

© Jocelyne Marque - 23 septembre 2003 - Chronique de la Vie Ordinaire
 

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