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Chroniques de la Vie Ordinaire

 

lirecreer.org - les Chroniques de la vie ordinaire

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Cette chronique non plus n'est pas toute neuve, elle a un an exactement, je l'avais aussi
publiée dans le Coin des Ados, mais en la relisant j'ai eu la faiblesse de rire de mes bêtises.
Alors à votre tour, peut-être...

DURANT LA NUIT


Les rêves restent mystérieux. Quoi qu'on en dise, on vit deux vies. Une vie diurne, une vie
nocturne. Si la première s'explique assez bien dans son déroulement, on ne sait pas,
finalement, ce qui régit la deuxième. Encore quand les rêves tiennent debout on peut
se croire normal, mais quand les rêves ne riment à rien, ne correspondent à aucune
des situations qu'on a l'habitude de côtoyer, alors là, c'est inquiétant…

Regardez, hier soir je me suis endormie pile après avoir lu les deux premiers vers de la
fable de La Fontaine le Lion et le Rat :
" Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde,
..On a souvent besoin d'un plus petit que soi."
Bon...
Est-ce que vraiment cette lecture peut expliquer le rêve idiot que j'ai fait cette nuit ?

J'étais à la Cour du roi Débonnaire Bis, assise à une table de banquet au milieu de belles
dames et de chevaliers. Tout le monde bâfrait avec les doigts, les blagues fusaient dans
ce langage vert et dru, cette liberté de ton propres à cette époque. Dans un coin de la salle,
des convives avaient instauré un jeu très marrant, les messieurs devaient viser les décolletés
des dames pour y nicher avec justesse, l'épaisse tranche de pain qui servait d'assiette, en
ces temps-là, à deux personnes.

Naturellement, ces tranches de pain, après deux ou trois plats, sont imbibées de sauce,
de gras, de reliefs de viande et deviennent glissantes, aussi est-il très difficile de gagner à
ce jeu. Seuls les plus habiles y arrivaient. Pour les autres, ils rataient leur cible neuf fois sur
dix. Les dames recevaient le pain sur les épaules, les cheveux, les genoux, le cou, la figure,
pour le plus grand plaisir des rieurs. Au bout de dix minutes de franche rigolade, un vain-
queur fut désigné et les dames, avant de reprendre le festin là où elles l'avaient laissé, se
débarbouillèrent, avec la nappe, du plus gros du pain et de la sauce qu'elles avaient reçus.
Puis elles réclamèrent un peu d'eau pour compléter leur toilette.

Un héraut frappa dans ses mains et brailla " Aiguière ! "

Aussitôt, je vis courir, au ras de la table, un bassin plein d'eau parfumée à l'essence de
rose, posé sur des cheveux avec deux pieds véloces en-dessous. Je me penchai un peu
sur mon banc et je vis, entre ces cheveux et ces pieds, une tête, un dos, des bras, des
fesses, des jambes.
-" Ce doit être un nain, probable… " me dis-je. Je ne m'étais pas rendu compte que j'avais
rêvé à voix haute. Sa Jesté, Débonnaire Bis, m'avait entendue et condescendit à m'instruire.
-" Oui, c'est un nain. Un nain portant. "
-" Les nains portent quoi, en général, Votre Altitude ? " osais-je demander.
-" En général, rien. En civil, ça dépend. Là, en l'occurrence c'est un nain porte-eau, cadeau
de mon collègue, le roi du Portugal. Il a été choisi pour son équilibre. Il le faut quand il vous
présente sur sa tête le bassin dans lequel vous vous rincez les doigts sans le faire choir sur
vos poulaines. C'est un nain stable. Quelquefois il y a des nains porte-houx. Au Jour de l'An
par exemple, on les accroche au plafond, ça fait joli. Par contre, il faut un nain quiet, un nain
patient et qui n'ait pas le vertige. Oh ! mais nous avons des nains qui confinent au génie.
Otantannan par exemple, le nain du Comte Hiki, Otantannan porte le vent…"
-" Diantre ! Comment s'y prend-il, Votre Hautesse ? "
-" En fait il est pétomane, c'est tout dans la tripe. Sa maman, la naine Hette, avait de
furieuses envies de flageolets durant sa grossesse et s'en est gavée à satiété. Résultat,
Otantannan n'avait pas trois ans qu'il barytonnait déjà du cul " En tous sens que vente bise"
et " Chançon légière à entendre ". Il n'y a pas quinze jours, il était là et nous a régalés avec
" Bele Ysabiaux ". Une perfection, une merveille, ma chère. Et pas puant le moindre. C'est
un nain pur, un nain constant dans son art. "
-" Mais d'où viennent-ils, ces beaux nains, Mon Sire ? "
-" On pense que le premier de la lignée, Kho, venait des steppes d'Asie. Il accompagnait Attila
dans toutes ses campagnes. Kho était un nain porte-Huns, un nain fidèle. Or, c'était aussi
un nain crédule. Il croyait aux rêves de gloire de son maître qui l'a laissé tomber après sa
déculottée aux Champs Catalauniques. Inutile de vous dire qu'après ce coup bas c'était
un nain pitoyable. Et voilà le nain Kho errant pendant longtemps, jusqu'au jour où sa route
croisa celle du Duc Till qui relevait d'une grosse maladie très amoindrissante. Ce pauvre Till,
devenu mou des genoux, se trouvait dans l'impossibilité d'enfourcher tout seul son cheval !
Il faut dire qu'à l'époque ils montaient des bourrins énormes...
Kho n'était pas un nain partial, mais un nain capable. Il vit la détresse de Till et noblement,
après avoir demandé et reçu trois écus, il offrit spontanément son épaule comme montoir où
le duc puisse poser sa botte.
Bref, le Duc Till qui se pensait près de la tombe (ne se répétait-il pas sinistrement à lui-même
" Tu es au bord du trou, Duc ! ") s'envola sur le dos de son cheval en moins de deux. Il s'en
trouva tout requinqué et vit tout de suite le côté pratique et original de la chose. Une fois guéri,
il garda le nain à son service. Il le fit baptiser bien chrétiennement et l'appela Tabouret,
prénom vraiment plus joli et plus facile à prononcer que Kho, quoi ! Par la suite, Tabouret fit
venir une de ses cousines, la naine Huphar, des bords du Danube et l'épousa. C'est ainsi
que Tabouret devint un nain père puisqu'ils eurent beaucoup d'enfants, etc. Enfin c'est ce
que dit l'histoire concernant la souche française. Mais le genre se perd. De nos jours, avoir
un nain parfait attaché à sa maison coûte les yeux de la tête. "
-" Et ici, dans votre palais, Votre Infinitude, c'est un nain connu qui fait le nain portant ? "
-" Célèbrissime ! Vous avez devant vous le grand nain Bus. "
-" Dites-donc, il doit être riche. " présumais-je.
-" Exact, c'est un nain fortuné. Notez qu'il le mérite, c'est un nain compétent. "

Sur ces mots, le roi, assoiffé d'avoir tant parlé, s'empara de la clochette posée à côté de
son hanap* vide pour appeler l'échanson*.
Il sonnait comme un sourd, en faisant trop de bruit, c'est ce qui m'a réveillée.

Il était très tôt dans la nuit, mais je n'ai pas pu me rendormir tout de suite, alors j'ai allumé
la lumière et j'ai repris le livre des fables de La Fontaine. En l'ouvrant au hasard, je suis
tombée sur la fable " le loup et l'agneau " qui se finit très mal. Je n'ai pas tenté le diable,
j'ai refermé le livre.

Je vis courir, au ras de la table, un bassin plein d'eau parfumée à l'essence de rose

* hanap = petit vase à boire
* échanson = celui qui donne à boire au roi

Catherine Bastère-Rainotti © 14 janvier 2003 - Tous droits réservés
2ème parution le 17 janvier 2004 - bibliothèque des Parents

 

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