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Chroniques de la Vie Ordinaire

 

lirecreer.org - les Chroniques de la vie ordinaire

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        MELI-MELO ESTIVAL

Au fil des siècles, d'étonnements en surprises, d'heureux accidents en expé-
riences, de recherches en découvertes, tout au long des millénaires l'homme
s'est affiné.
Du Sapiens ânonnant à Alfred Jarry ou Robert Merle, du Préhisto grommelant
à Schubert ou Phil Collins, du Macaque glouton à Vatel, du peintre dans sa
grotte à Renoir, du sorcier à Ambroise Paré et au Pr Barnard, il n'y avait qu'un
pas. Mais quel pas ! C'est un pas essentiel pour la vraie curiosité, pour le désir
de savoir, de comprendre, de vivre, pour la beauté, pour l'esthétique, pour l'art.
Alors je me demande… Oui, je me demande : le rap, la techno, les tags, les
fast-food qui vous font tout gros, tout gros, les piercings, le vocabulaire et les
idées a minima, les examens revus à la baisse, qu'est-ce que c'est ?
O, vieille ruine que tu es, ne vois pas là-dedans des choses qui abîment, qui
détruisent, qui nivellent, qui asservissent les générations montantes. Ecoute
ce qu'on te dit : c'est de l'art moderne, presque de la recherche fondamentale.

En ce moment, à la télé, il y a une pub (au fait, combien coûte-t-elle ?) pour un
organisme quelconque de solidarité humanitaire dont je n'ai pas retenu le nom.
Ce que j'ai retenu c'est qu'il y a un million d'enfants qui meurent chaque jour sur
la Terre. Et bien, au moins, on peut dire que ça tempère la surpopulation, non ?
Que les alarmistes se rassurent, il y a une sélection naturelle. En majorité chez
les pauvres, bien sûr, mais enfin ce n'est pas grave, c'est des pauvres.

En parlant de charité mais parlons plutôt de dédouanement moral, il y a quelque
temps j'ai envoyé mon obole à la Fondation Abbé Pierre.
Bon très bien, youkaïdi ! Tu es une brave bête.
Et pourtant, il y a trente ans, en revenant d'Afrique de l'Ouest, je m'étais juré de
ne jamais rien donner aux œuvres caritatives.
J'avais vu, hélas ! où passait le fric.

Entre les caïds de villages qui razziaient ce qu'il y avait de mieux en organisant
le marché noir, les réceptions de stocks périmés depuis au moins un an de boi-
tes de lait concentré ou de sardines à l'huile, et même une fois, celle de patinettes
(des patinettes dans le Sahel ! accroche-toi petit ça va secouer sur la piste), le
tout estampillé " Don de… " suivait le nom du pays ou de l'entreprise bienfaitrice,
les Médecins du Monde, héroïques, extraordinaires, qui réalisaient des miracles
au quotidien avec du bric et du broc mais surtout avec du génie et une humanité
confondante, les jeunes Français diplômés de ceci cela pleins d'idéaux et de bon-
ne volonté qu'on retrouvait désillusionnés quinze jours après, les blancs-becs, dé-
barqués de frais pour une semaine ou dix jours, équipés de caméras dernier cri
qui faisaient le tour des popotes en 4x4 climatisés pour tourner d'édifiants films
sur l'action de tel ou tel pays, de telle ou telle œuvre, au profit des pauvres Afri-
cains, les pauvres Africains eux-mêmes qui ne se fendaient pas la poire, loin de
là, et qui subissaient les Blancs comme ils le pouvaient, entre tout ça, disais-je,
et au bout d'un an de ce régime, ma religion était faite.

Donc, à l'époque, j'avais dit, moi y en avoir tout compris et au fil du temps j'ai
oublié, il faut croire, puisque j'ai remis la gomme avec la Fondation Abbé Pierre.
Du coup mon nom et mon adresse sont entrés dans un fichier central.
Depuis je suis inondée de demandes de dons, de la Croix-Rouge, de la ligue
contre le cancer, contre les maladies cardiaques, contre la myopathie, contre
la maladie d'Elsheimer... Ouf !
Je pourrais, à première vue, trouver cela pathétique qu'autant d'associations
voient le jour pour aider la recherche médicale et soulager la misère, signe évi-
dent qu'il y a une grave carence quelque part. Mais ce que je trouve surtout tra-
gique c'est l'épaisseur des courriers que je reçois. Outre la vignette m'indiquant
que je peux défalquer cette somme de mes impôts (merci, merci, mais je ne le
fais pas pour ça), ils sont bourrés de cartes de vœux avec leurs enveloppes, de
pins en métal, d'étiquettes décoratives auto-collantes à mon nom, d'encarts
publicitaires en quadrichromie sur papier glacé, et que sais-je d'autre.
Mais qui paie tout ça ? Dites-le moi. Je vous assure que mon modeste don initial
a été englouti depuis longtemps et avec lui beaucoup d'autres. Je me permets de
douter que les imprimeurs, les papetiers, les fabricants de gadgets, les postes,
travaillent gratis.
Par conséquent, je pense que par la force des choses certains vivent rudement
bien sur le dos des victimes. Et moi je me retrouve vaccinée une nouvelle fois
pour pas mal d'années contre ce système imbécile.

Tiens ! J'ai encore gagné une cafetière électrique et un ensemble de sacs de
voyage à la Redoute. En y regardant de plus près, il est écrit en tout petit, petit,
petit, que si je n'ai rien à commander je peux toujours faire la demande de mes
lots. Ils me seront expédiés sous cinq à six semaines s'il en reste en stock.

Ma fille de seize ans me parle, les yeux brillants, de son futur statut de dans
deux ans : quand elle sera " majeure ". J'ai beau lui dire et lui répéter que dans
deux ans elle sera en terminale et toujours assujettie au porte-monnaie de papa
et maman, ça ne la calme pas. Elle continue à tirer des plans sur la comète et à
confondre majorité et autonomie, majorité et maturité.
Je n'ai jamais compris qu'en France l'âge de la majorité soit abaissé à dix-huit
ans. Etait-ce pour renouveler un vivier électoral plus que pour palier des injusti-
ces sociales ? Le fait est, néanmoins, que les parents se retrouvent à gérer des
enfants qui peuvent, le cas échéant, en dernier recours contre ce qu'ils jugeraient
comme un abus d'autorité, dire à leur père ou à leur mère, tout en partageant leur
toit, " je suis majeur(e), je fais ce que je veux. "

Tenez, un samedi, en août, ma voisine n'était pas d'accord avec sa fille pour la
laisser aller en boîte. Elle trouvait qu'elle sortait trop souvent le soir pour faire
" la chouille, " comme on dit par chez nous, avec ses copains, d'autant que
son petit boulot de serveuse dans la journée la fatiguait déjà pas mal. C'est
exténuant de cavaler, de piétiner. Mais la gamine a tenu bon. Au bout du
compte elle est majeure, à dix-neuf ans elle gagne ses sous, elle paie les
traites et l'essence de sa voiture. Alors, hein ! ça va...
Maman, je t'aime bien, mais fiche-moi tranquille, je me suis emmerdée à l'école,
je m'emmerde encore à longueur de temps à servir des clients mal vissés,
laisse-moi m'éclater, laisse-moi être jeune, laisse-moi vivre.
On l'a enterrée le vendredi d'après. Elle n'est jamais revenue de cette soirée.
Elle s'est arrêtée net contre un talus, endormie au volant de sa voiture. Adieu,
ma belle ! Tout le monde pense à toi, ici.

Catherine Bastère-Rainotti - Chronique de la Vie Ordinaire © 8 septembre 2004 (tdr)
 

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