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Chroniques de la Vie Ordinaire

 

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      PORTRAITS-SOUVENIRS

Il y a quelque temps, un détail, je ne me souviens plus quel détail, c'est sans importance, m'a
plongée dans le passé. Un passé dans lequel je prenais le car, en banlieue parisienne, pour aller
travailler.

Par un de ces tours de passe-passe dont l'esprit est friand, les spectres des passagers avec
lesquels j'ai cohabité au quotidien dans cette boite de conserve, dont j'ai respiré l'odeur, senti la
chaleur cinq jours par semaine sans connaître leurs noms, sont venus vers moi. Et je me suis
étonnée de la netteté de certains de ces vieux portraits alors que je n'ai jamais échangé avec
eux plus qu'un hochement de tête, parfois un sourire.

Je me rappelle que le conducteur du car mettait quarante minutes pour desservir toutes les
pissotières qui jalonnaient le parcours et se dépatouiller des encombrements urbains.

Nous, les voyageurs, entre un coup de frein brutal, une accélération à toute berzingue, un arrêt, un
départ, secoués, ballottés, nous avions aussi quarante minutes pour finir la nuit, la commencer,
augmenter de quelques centimètres une manche de pull, lire, rêver, est-ce que je sais ?

La première ombre que je revois est déjà là quand je monte dans le bus, ma place est en face d'elle.
Pansue, fessue, mamelue, nantie d'une fourrure personnelle noir corbeau, c'est une sombre montagne
de femme qui porte fièrement son poil entier, sur tous ses versants. Je l'appelle l'Araignée.

Durant l'hiver, je me dis qu'elle tient sa revanche sur marâtre Nature puisqu'elle a moins que quiconque,
peut-être, besoin de se couvrir. C'est saisissant de voir la flore luxuriante de ses jambes, écrasée
entre la chair et le nylon des collants, s'enrouler, tourbillonner, boucler comme de l'astrakan.
Tourmentée par l'électricité statique, cette jungle prisonnière se ramasse en taillis, en bosquets, forme
sous les bas des tumulus erratiques, des bosses incongrues. Par-ci, par là, quelques poils fous,
des rebelles, s'échappent entre deux mailles, comme des promesses de printemps.
De loin, on croirait que l'Araignée a des varices. On la plaint. De près, on suppose que c'est une façon
de prouver que la virilité n'est pas dévolue qu'aux hommes. On admire.

Par une sorte d'osmose, elle tricote à longueur de temps de la laine angora duveteuse, souple,
moelleuse. Elle fabrique des choses aériennes, magnifiques, aux tons chatoyants. J'ai à peine le
temps de voir bouger ses doigts veloutés de nuit, que déjà elle retourne l'ouvrage, plonge une main
preste dans le cabas posé sur ses cuisses robustes, tire une nouvelle mesure de fil et commence à
tisser un nouveau rang en ouvrant sous sa moustache de grognard une petite bouche mouillée.

Une station plus tard, la Ravie de la Crèche et son hermétique sourire de Joconde défoncée aux
neuroleptiques viendra s'asseoir à côté d'elle.
Elle remontera la travée centrale en regardant fixement son sac à main qu'elle tient au bout de son
avant-bras droit tendu à l'horizontale. Ce sac est d'un modèle rare qu'on ne voit plus guère qu'à la reine
d'Angleterre. C'est une espèce de grosse poche oblongue en cuir solide d'une couleur indéfinissable,
scellée par une redoutable mâchoire en laiton. Elle le promène devant elle, solennellement, comme le
Saint Sacrement ou comme quelque chose qui peut lui exploser à la figure d'une seconde à l'autre.
Soit déférence, soit prudence, elle ne prête attention qu'à lui, ne sourit qu'à lui, d'un sourire qui ne
découvre que les dents du bas.

Debout dans ce car brinquebalant, elle tangue dangereusement, manque se vautrer sur cinq ou six
passagers, mime une danse bizarre -avance d'un pas, recule de deux-, perd l'équilibre vingt fois, le
rattrape grâce à des mouvements désordonnés tout à fait indignes d'une dame, mais ne s'accroche
surtout à rien de ce qui pourrait la retenir de tomber.
Sans doute l'anse de son baise-en-ville suranné doit-elle lui paraître un garde-fou suffisant.
Elle vient enfin se poser sur le siège en respectant toujours les mêmes rites : un coup d'œil
circulaire pour s'assurer que c'est bien nous, qu'elle est bien là où elle est supposée être, un regard
appuyé sur la place vide (elle est bien vide), un quart de tour rapide sur elle-même, une projection de
ses maigres fesses de souris anémiée vers l'arrière pour pointer la cible, suivi d'un lâcher-tout final.
La voilà assise. Ouf !

Arrimée à son antique fourre-tout auquel elle sourit immuablement, elle pousse ses pieds très loin
sous elle pour les isoler de ceux des autres. Elle se tasse de son mieux pour ne rien frôler, ne pas
être touchée par sa voisine. Hélas ! étant donnés le volume et la féroce activité tisserande de
l'Araignée, elle ne peut pas échapper à ses contacts involontaires et répétés.
Sous aucun prétexte la Ravie ne lèverait le regard plus haut que le fermoir de son sac, seulement
je vois à chaque viol de son intégrité palpiter follement ses paupières et s'étirer les commissures
de ses lèvres pour porter son sourire jusqu'à l'expression de la souffrance la plus insupportable.

En même temps qu'elle, Barbie Crado est venue s'intégrer au paysage. Vingt six, vingt sept ans, élancée, jolie, maquillée, bijoutée, manucurée, chaussée fin, habillée chic et cher.
On sent bien qu'elle en veut et qu'elle en aura.
Elle détonne dans notre grisaille. Elle a aisément doublé la Ravie et son pas de fildefériste
somnambule. Elle est déjà installée à côté de moi que l'autre paumée et sa besace fétiche rament
encore pour remonter le courant. J'aime bien Barbie Crado. C'est mon éphéméride. Je me repose
sur elle pour savoir quel jour on est.
Le cheveu net et brillant lâché sur l'épaule, c'est lundi !
Le col du chemisier un peu avachi marqué par deux jours de fond de teint, c'est mardi !
Le vernis à ongles largement écaillé, c'est mercredi !
Le bas couture éraillé au même endroit qu'avant-hier, c'est jeudi !
Le petit chignon de cheveux gras serré, serré, sur la nuque, les poignets des vêtements qu'on retourne,
l'épaisseur de plus en plus palpable du parfum dont elle s'inonde, mais… c'est vendredi !

Et puis il y a Mollard.
Je ne connais pas sa figure mais je les reconnaîtrai, lui et ses pareils, n'importe où. Il monte dans
le tortillard à mi-chemin, s'assied derrière moi, descend deux stations après. Au bout de ce temps
j'ai le cœur au bord des lèvres, je suis prête à repeindre tout ce qui m'entoure en vomissant jusqu'à
mon premier biberon.
Mollard est victime simultanément de végétations engorgées, d'une bronchite chronique, d'une
éducation imparfaite dans laquelle le mot
mouchoir était absent du vocabulaire. Si un jour on veut
me faire avouer quelque chose, il faudra abandonner toute idée d'estrapade, de chevalet et autres
tenailles chauffées au rouge, il suffira de m'enfermer dans un endroit confiné avec Mollard pendant
quelques heures. La simple réminiscence de la façon qu'il avait d'amener dans sa bouche le mucus
qui obstruait son nez, ses poumons, à grands coups de toux obscènes, de ramonages de fosses
nasales, avant de ravaler bruyamment sa production, me rend malade.
J'ai encore dans les oreilles le " Flac ! " gras et mou du glaviot qu'il ne manquait pas de cracher sur
le trottoir à peine descendu. A l'idée de partager mon espace vital avec un distributeur de morve, je
préfère tout dire avant, même ce que je ne sais pas.

Et puis, il y a tous les autres.
Ces autres que je ne vois pas vraiment, que j'entends, que je sens.
Les " Comment vas-tu ? Comme un lundi ! " Les " T'es quoi, toi ? Intérimerde. " Les " Tu sais c'que
ça veut dire RATP* ? Tu sais pas ? Ça veut dire Rentre Avec Tes Pieds, mon pote ! Ouais, c'est
c'que ça veut dire. Sont encore en grève, les cons... " Les " Tu t'es coiffé avec ton oreiller, ce
matin ? "
Les odeurs de friture du petit bouclard où on mange le midi, les fumets de pieds, de sueur, d'eau de
Cologne du Prisunic, de savonnette, de laque " fixation forte ". Oui, il y avait tout cela dans cet
aquarium, ce vivier d'humanité souffrante ou non, marrante au fond, courageuse souvent.

*
Régie Autonome des Transports Parisiens

Catherine Bastère-Rainotti - © Janvier 2003 - Tous droits réservés
 

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