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        QUAND LES HOMMES COMPRENDRONT...

Quand les Hommes comprendront que les marques qu'ils ont sous les yeux sont les réservoirs
des larmes qu'ils n'ont pas su verser, ils comprendront qu'ils sont Humains.
Daniel Rainotti

Ce matin je faisais un peu de ménage sur le site, mise à jour par-ci, par-là, vérification des
liens, tout ça… Me voilà devant la page d'avis de recherche d'Estelle Mouzin.
Je lis : disparue depuis le 9 janvier 2003. Je réalise soudain qu'à deux jours près voilà quatre
mois qu'elle s'est dissoute dans l'air. Pas d'autres mots. Fouilles, interrogatoires, battues,
affiches placardées, entraide Internet, rien n'y a fait. Personne ne sait où est Estelle, ce
qu'elle est devenue, ce qu'elle vit jour après jour. Si elle vit.

Je regarde sa photo. Une photo de classe bien typique. J'ai les mêmes à la maison sauf que
ce sont les bouilles de mes enfants qui sont dessus. Même fond bleu, même pose, même
cheveux ébouriffés quand le photographe passe après la récréation, mêmes joues rebondies
de bébé comme on en a encore à neuf ans, même cou mollet, mêmes yeux limpides et
confiants. Qu'est-ce qu'elle est mignonne !

Et puis ça y est, je pleure comme un veau. Parce que je ne peux pas m'empêcher de penser
que si, peut-être, elle avait été moins mignonne il ne lui serait rien arrivé. Mais… qu'est-ce qui
lui est arrivé ? Qui ? Pourquoi ? Comment ? Que fait-elle ? Que lui fait-on ?

Ce sont, j'imagine, ces questions, parmi bien d'autres, qui doivent torturer et détruire ses
parents à petit feu, nuit et jour depuis quatre interminables mois d'attente.

Je suis absolument incapable de faire de la littérature quand il s'agit de rapts d'enfants, je ne
peux pas, c'est la tripe qui parle. La tripe de mère c'est quelque chose d'instinctif, de basique,
ça ne s'explique pas vraiment. Empathie c'est le bon mot pour expliquer que je peux ressentir
ce que vit la mère d'Estelle, même si, hélas, je ne peux pas soulager sa souffrance.
Puisque la seule fin possible de cette souffrance c'est de retrouver Estelle.

Arracher un enfant à sa famille, abuser de lui, c'est une violence, une méchanceté gratuite,
voulue, délibérée, pensée, préméditée. C'est une lâcheté terrible qui ne peut se pardonner.
J'ai beau me dire que les tordus qui font cela sont encore plus tordus que ce que j'imagine et
qu'à ce titre ils auraient besoin de compassion, je n'y arrive pas. Ma compassion, j'ai tendance
à la garder pour les victimes, pas pour les bourreaux.
Et puis je ne suis pas sûre que dans le tas il y ait une majorité de pauvres hères. Je crois
plutôt que depuis des siècles il est admis sous le manteau, que la pédophilie, la maltraitance,
l'esclavage des enfants, font partie des moeurs, d'une certaine culture ou non-culture, d'une
certaine pauvreté et/ou d'une certaine richesse.

Seulement, pour un seul tordu qui satisfait ses déviances au prix d'un crime de lèse-enfance,
combien de vies gâchées ? Réfléchissons : l'enfant lui-même, ses parents en droite ligne, ses
frères et soeurs par répercussion.

Ce que je crois, c'est que beaucoup de bruit se fait autour de cela, publiquement, médiatique-
ment comme une sorte de vernis de bonne conscience, mais que sur le fond aucune des
mesures législatives draconiennes, efficaces, qui seraient nécessaires n'est mise en place.
On compte plutôt sur les associations de bénévoles pour traiter le problème. Mais où s'arrête
le pouvoir de ces associations lorsque les lois internationales dont elles pourraient se réclamer
pour agir n'existent pas ?

Je crois qu'on peut tout affronter à condition de connaître la vérité, de se sentir soutenu. Dans
le cas d'Estelle, ignorer si son enfant est vivant ou mort laisse place à toutes les suppositions,
à toutes les angoisses. S'il est vivant, qu'est-ce qu'il subit ? Et s'il est mort où est son corps et
pourquoi est-il mort ?
Ne pas savoir ce qu'est devenu son enfant c'est l'enfer sur terre, un enfer qui ne permet ni
d'essayer de comprendre ce qui est arrivé, ni de renouer avec la vie, ni de faire son deuil.
Que des parents n'aient aucun début de piste, aucune raison plausible, aucun commencement
d'explication de cet acte barbare, bouleversant, c'est la pire chose qui puisse exister.

Ainsi des parents d'Estelle : il n'y a pas de tombe sur laquelle pleurer, se recueillir, il n'y a plus
cette enfant-là à leurs côtés, il n'y a pas non plus d'accusé, de procès, de tribunal, de justice
rendue. Il n'y a rien. Rien que le vide. Et ces questions obsédantes " Pourquoi elle ? Que
fait-elle ? Que lui fait-on ? "


© Catherine Bastère-Rainotti - 7 mai 2003 - Chronique de la Vie Ordinaire
 

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