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Chroniques de la Vie Ordinaire

 

lirecreer.org - les Chroniques de la vie ordinaire

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Nous vivions cachées dans les ruines de la ville. Toutes les heures les milices à pieds
quadrillaient le quartier. Des avions lâchaient des bombes tous les jours sur les pauvres restes
de ce qui avait été un pays, notre pays.

Mes sœurs et moi vivions cachées dans les caves des ruines de la ville. Nous sortions la nuit
pour chercher de l'eau chacune à tour de rôle et quelquefois des reliefs de nourriture que
quelques âmes charitables et discrètes avaient posés là pour nous.

Zoé disait que rien n'était vrai. Que nous étions dans un rêve. Qu'il fallait juste savoir que nous
rêvions pour nous réveiller.
Elle s'y efforçait à longueur de temps. Le murmure de sa voix nous berçait doucement :
-" Je vais vous raconter la recette des poivrons farcis ".
-" Je vais vous raconter la Légende du Roi et du Mendiant ".
-" Nous allons réciter l'alphabet."

Karitini faisait de la politique. Ou plutôt elle refaisait le monde puisque, disait-elle
-" Tout est cassé. "
Elle haranguait les foules. Elle hurlait à voix basse des messages d'espoir, de renouveau. Elle
était tenaillée par le besoin de savoir :
-" Quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ? Est-ce que Blanche s'est sauvée ?"

Moi je récitais des poèmes et je dansais pour elles dans le noir. Et aussi pour être sûre d'être
vivante.

La première fois que nous avons ri c'est parce que Zoé n'arrivait plus à se souvenir du énième
couplet d'une interminable chanson d'amour et qu'elle s'était mise à pester vigoureusement.
Nous avions ri du contraste entre ses paroles et celles de la chanson. En reprenant ses gros
mots, nous les avons chantés sur l'air de sa romance.
Elle était furieuse, puis elle a ri, elle aussi.
Puis nous avons eu honte.

Etait-il possible de rire encore ? Avions-nous le droit de rire alors que les enfants de Zoé
n'étaient plus, que Karitini avait perdu ses yeux et ne pourrait plus jamais peindre, que nous
étions devenues des bêtes à souffrance ?
Nous étions misérables.

La deuxième fois que nous avons ri, c'est encore grâce à Zoé. Elle commença :
-" Je vais vous raconter... Et puis non. Je ne raconterai plus ces histoires. J'ai besoin de lumière
pour ça."
-" Ah… " fit simplement Karitini l'aveugle.
-" Un bon conteur, nous dit-elle, raconte la moitié de son histoire avec ses mains. "
-" Bon. Et alors ? " lui demandai-je.
-" Alors moi, maintenant, dans le noir, je ne suis plus sûre de faire les bons gestes. "

Tant de puérilité nous fit rire aux larmes. Nous essayâmes de lui démontrer que ce n'était pas
grave. Que ses histoires, nous les connaissions toutes par cœur, gestes y compris. Elle nous
les avait racontées en d'autres temps, au temps où nous vivions au-dehors. Têtue, elle insistait :
-"Non, non, je ne veux plus raconter d'histoires du temps fini. Je veux inventer une autre manière
de dire la vie."

Elle l'a fait. Karitini, en tant que première auditrice améliorait le modèle.
Zoé enfantait. Karitini fut la sage-femme. Elles baptisèrent cet enfant : Persistance.

Par la suite nous réussîmes à organiser des îlots de persistance avec d'autres femmes cachées.
Nous tenions de petites réunions jamais aux mêmes jours, jamais dans les mêmes lieux
pendant lesquelles nous nous transmettions de l'une à l'autre ce que nous savions : écrire, lire,
tisser un tapis, faire la cuisine, guérir, aimer.

Le murmure de nos voix formait un petit bruit persistant jusque dans notre sommeil.
Le petit bruit persistant de la simple humanité.

Catherine Bastère-Rainotti © septembre 2001
 

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