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          le Bijou de Théophile - nouvelle de Liliane Alarcon  
           
Demain, on enterre Théophile.
Sa femme et ses deux filles sont
cha-
grin
, mais elles sont bien en colère.
Parce que c'est un vrai scandale, une
vraie malhonnêteté, un blasphème du
Bon Dieu, ce qui leur arrive.

Au village, tout le monde connaissait
Théophile. Il suffisait d'entendre les
'ploc ploc, ploc et ploc' lents et régu-
liers de son cheval, pour savoir que
c'était lui qui passait, pour aller labou-
rer, herser en hiver, semer au prin-
temps et récolter durant l'été et l'au-
tomne.

Il passait toujours par les mêmes rues.
Et ça plaisait beaucoup à Mariette qui
sortait de sa cuisine dès qu'elle l'enten-
dait, au retour des champs, avec une
 
carotte dans la main ou une pomme coupée en quatre pour Bijou. Il
le savait bien, l'animal ! Il s'arrêtait automatiquement devant la mai-
son avant qu'elle arrive.

Comme un paysan sage qu'il était, il prenait tout son temps, Théo-
phile. Sûr, quand il était jeune, son Bijou, il pouvait donner le coup
de collier pour devancer l'orage pendant la moisson, pour semer
jusqu'à plus d'heure, quand la terre était prête et qu'il ne fallait pas
laisser la pluie tout raviner. Quand il fallait, quoi !
Mais il avait fait comme lui,
sin quévau (son cheval) de 23 ans, et
Théophile en avait 81.
Ils étaient pareils. Ils étaient vieux, il avait envie
qui dure. Même si,
quelquefois, il se disait "
qu'cha s'rot bin mieux qui parte d'vin mi. "
(Ce serait bien mieux qu'il parte avant moi.)

Il l'avait ménagé, son copain à quatre pattes. Quand il faisait froid
l'hiver, il lui mettait une couverture sur le dos pendant la pause.
Quand il avait bien transpiré, sous le soleil, il le bouchonnait et le
laissait brouter à l'ombre, pendant qu'il donnait de la binette par
ci, par là.

Il n'y avait plus eu que Théophile pour travailler aux champs avec
un cheval. Les quelques paysans qui restaient dans le village,
avaient tous des tracteurs. Lui, pour ce qu'il avait encore eu à
cultiver et à vivre, il avait préféré continuer à faire équipe avec
un cheval, c'était vivant, une vraie compagnie. On lui parle, on
sent sa chaleur sous la main quand on le touche.
Et c'te pétarade, un tracteur ! On peut même plus entendre les
alouettes et les martinets, quand ça crie dans le ciel, au beau
temps. Ça fait du bruit, ça pue, et ça coûte, un tracteur.

Et voilà que Théophile était parti au paradis avant son vieux
camarade. Comme il l'avait bien recommandé devant témoins,
à sa femme, son cheval a été placé dans une ferme-retraite bien
comme il faut, où il sera bichonné jusqu'à la fin de ses jours.
Et puis, et puis... Au moment de rendre son âme au Bon Dieu,
il avait dit au curé " Q
ui fallot mète la photo de s' Bijou din sin
cerceul, et qui l'avot d'jà dit aux pompes funèbres à l'avanche,
por ète bin sûr qu' cha s' frot
".
(Il faudra mettre la photo de son Bijou dans son cercueil, et d'ailleurs, il l'avait
déjà dit aux pompes funèbres, à l'avance, pour être bien sûr que ça se ferait.)


Elles étaient estomaquées, les pauvrettes. Il leur avait rien dit
d'avance. "
Non mais ! El' photo d'sin quévau, vous vous rindez
compte ! Arot pu d'minder chel de s'feume ou dès fil's ! Bin ché
pas des manières, ché pas chrétien cha
."
(Non mais ! La photo de son cheval, vous vous rendez compte ! Il aurait pu
demander celle de sa femme ou de ses filles ! Eh bien, c'est pas des manières,
c'est pas chrétien, ça.)


© Liliane Alarcon - Première publication jeudi 1 juin 2005
Tous droits réservés - Reproduction interdite.
 
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