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les Histoires Courtes

            LE CRIBLE DU TEMPS - CONTE ORDINAIRE

Toutes les filles qui tapinent ont une histoire à raconter. Elles s'y
collent volontiers, entre deux pratiques, pour une petite nouvelle
qui ne l'a jamais entendue.
Barbara (née Martine Fourmasse), une grande bringue rousse qui
travaille à son compte, se souvient toujours d'Emilienne en ces
termes.

I - CHAPITRE POLYCHROME
L'Emilienne était pire que la Fantine des Misérables. Dommage que
le père Hugo ne l'ait pas connue. Avec les copines, on se disait sou-
vent qu'à elle toute seule elle remporterait haut la main la palme du
malheur toutes catégories confondues.

Quand elle était devenue vieille, le trottoir, dame ! Ça gagnait moins.
Son Thénardier la dérouillait si bien les jours de débine que certaines
fois, l'Emilienne, c'était une enseigne vivante pour les peintures Ripolin
(faites chanter les couleurs !)
Comme elle avait de la fierté et qu'elle ne voulait pas que son hom-
me la déconsidère, chaque fois qu'il la cognait pour cause de déficit
budgétaire elle avait à cœur de relever le défi. Dès le lendemain, elle
arpentait le boulevard avec son maquillage permanent offert par le
patron.

Manque de bol, les rares clients qui lui restaient étaient plutôt de la
vieille école. Ils ne mordaient pas tellement au sado-maso ni à la
viande attendrie. Même en solde. Quant aux nouveaux c'était rare-
ment des artistes. Le style impressionniste, c'était pas leur truc.

Au final, elle rentrait du boulot sans un rond et elle avait droit à un
nouveau tour de valse dans les bras de son chéri. Son julot, à force
de boire, avait le cerveau comme du jus de chique. Il n'avait toujours
pas compris que la marchandise qu'on met en vitrine ça se bichon-
ne, ça se décore. Mais pas à coups de poing dans la tête.

II - CHAPITRE NOIR ET BLANC
L'Emilienne n'avait pas toujours été gagneuse.
C'était pas la pauvre fille qui n'avait que son corps à vendre pour sur-
vivre à quinze ans. Elle avait fait des études, elle avait passé son bac.
Oui madame ! Elle avait été mariée, elle avait eu un fils.
Ce petit monde vivait dans un joli pavillon tout ce qu'il y a de chic.

Quand ça la prenait, la nostalgie, elle nous montrait des photos qu'elle trimbalait dans son sac à main. Des photos petit format, en noir et
blanc avec les bords dentelés. C'est te dire si c'était neuf !
Là dessus il y avait toute sa vie d'avant. Des choses et des gens qui
ne reviendraient jamais, mais qui seraient toujours à disposition sous
le vernis écaillé des photos.

Ma préférée c'était celle où on voyait un beau petit gars potelé dans
les bras d'une jeune femme. Le gosse était blanc et gris perle, la
dame blanche et noire. Ils étaient dans un jardin avec des massifs
de fleurs bien entretenus façon cimetière pour riches, et du gazon
bordé avec des culs de bouteilles non consignées. Emilienne disait
que son bébé était blond, que le jour de la photo elle lui avait mis un
habit bleu ciel et qu'elle portait une robe rouge cerise.

Elle chialait. Les copines s'agaçaient, ça leur cassait le moral. En
plus c'était pas bon pour le travail, ça faisait fuir le chaland.

I
II - CHAPITRE ROUGE
L'Emilienne, on n'aurait pas cru, avec ses tifs déteints à moitié jaune,
à moitié gris, et son sourire en clavier de piano sans les touches
blanches, mais elle avait été une sacrée belle fille.

Des tas d'hommes lui tournaient autour. Elle aurait pu tous les avoir.
Comme ça, juste en claquant des doigts. Elle n'avait jamais voulu.
C'était une fidèle. Elle était fidèle à son mari qui ne lui faisait pas
beaucoup de bien, mais pas beaucoup de mal non plus. Et surtout
elle était folle de son petit Henri, son fils.

Puis un jour ils ont été invités au mariage d'un cousin.
L'Emilienne n'a pas vu grand chose du mariage à cause d'un type
bâti comme une armoire à glace qui lui avait mis le grappin dessus
dès qu'il l'avait vue.
Marcel, il s'appelait. Il l'avait fait danser toute la soirée et toute la nuit.

Les autres les regardaient de travers. Elle s'en foutait. Il lui parlait et
elle avait l'impression qu'on lui parlait pour la première fois. Ils se
regardaient et il lui semblait qu'ils se reconnaissaient. Comme deux
qui se seraient longtemps cherchés.

Les nuits d'après elle ne pouvait plus dormir sans rêver de Marcel.
Ça tombait bien parce que, dans la journée, elle ne pouvait pas faire
un pas dehors sans tomber sur lui. Il l'a poursuivie jusqu'à ce qu'elle
lui cède.

Elle était déjà dingue amoureuse de lui, mais elle ne savait pas en-
core qu'elle avait du tempérament. C'est lui qui lui a montré le rouge
de la passion. Le rouge qui aveugle.
Quand il l'a eue bien marquée au fer, il l'a menacée de la quitter si
elle ne plaquait pas tout pour le suivre. Elle a dit oui.

IV - CHAPITRE JAUNE
L'Emilienne ne voulait pas qu'on dise à son gosse, quand il serait
grand, que sa mère était une moins que rien, une traînée, qui avait
abandonné son fils.
Seulement le mari avait vite lâché un détective privé sur la piste des
tourtereaux. Il trouvait que le jaune cocu ne lui allait déjà pas trop bien
au teint, il ne voulait pas, en plus, se retrouver chocolat avec le pavil-
lon, les meubles, et tout ce qui s'ensuit. Le mélange ne lui plaisait pas.

Comme le Marcel n'avait pas perdu de temps pour mettre sa chérie
au montoir, le privé a pu ramener une caisse de photos très intéres-
santes et un wagon de preuves comme quoi Emilienne n'était pas de-
venue une sainte.

Evidemment, le mari a mal pris la chose. Il n'avait pas été très malin
non plus. Au lieu de se taire il racontait ça à tout le monde. Tout le
monde faisait semblant de le plaindre et se fichait de lui par derrière.
Le môme, lui, en voyait de toutes les couleurs.

Le hic, c'est que le juge qui a prononcé le divorce n'avait pas appré-
cié non plus la fuite d'Emilienne ni son nouveau métier. Elle a été
déchue de ses droits de mère. Elle ne pouvait plus s'approcher de
son fils. De temps à autre, elle se cachait à la sortie de l'école pour
le voir quelques secondes. Elle s'est toujours débrouillée pour savoir
ce qu'il faisait, où il était. Enfin, des bêtises inutiles de ce genre.

Quand il a été suffisamment grand pour que le verdict du juge tombe
en ruine, c'était trop tard. Elle aussi était devenue une ruine. Elle n'a
jamais osé reprendre contact.

V - CHAPITRE DELAVE
L'Emilienne, dans les derniers temps, partait de la caisse.
Elle toussait pire qu'un vieux mineur. Sûr qu'à son âge, le dévoue-
ment en plein air et par n'importe quel temps, c'était contre indiqué.

Avec les copines on lui avait dit de rester au chaud le temps de se
remettre. Mais plus têtue que l'Emilienne, y en avait pas. Elle avait
répondu que ça passerait comme le reste, avec la bête.

Un jour, je l'ai vue affalée par terre en train d'étouffer et je m'étais
mise en rogne.
-" T'es pas raisonnable, Emilienne. A quoi ça t'avance de faire l'an-
douille ? Tu fais peur à tout le monde. Rentre chez toi, bon sang ! "
Elle m'avait répondu :
-" J'y vais, j'y vais. Mais d'abord, je voudrais te demander un service.
S'il m'arrivait quelque chose de vraiment grave, prends cette enve-
loppe. Tu vois, c'est l'adresse de mon fils dessus. Je voudrais bien
que tu lui portes toi-même. Dedans il y a toutes les photos que tu
connais. Tu lui expliqueras. "

J'avais dis d'accord, comme on dit bonjour, sans y penser. Et elle
était rentrée. Pendant trois jours je l'ai pas revue. Le quatrième jour,
je suis passée chez elle, pour savoir de ses nouvelles. Son Marcel
n'était pas là. Il devait être au bistrot, en bas, en train de se noircir.
C'est la voisine qui m'a dit qu'Emilienne était morte.

Alors moi, bonne pomme, je me retrouvais avec une promesse sur
les bras. L'a bien fallu que j'y aille, chez son fils. Je pensais mettre
les photos dans sa boîte aux lettres, et basta ! Pourtant, dans le hall
de l'immeuble, c'était comme si l'Emilienne était à côté de moi et
qu'elle me tirait par la manche, en me répétant " Va voir Henri, expli-
que-lui, explique-lui. "
Je suis montée, et j'ai jamais eu aussi peur de ma vie. Je ne savais
pas sur qui je tomberai, sur la bonne peut-être, ou sur sa femme,
l'Emilienne m'avait jamais dit si elle avait une bru. Mais c'est lui qui
m'a ouvert, son fils. Il a été un peu surpris quand j'ai commencé mon
histoire, en vrac, faut bien dire, à cause de la trouille. D'ailleurs, au
début, j'ai même cru qu'il ne comprenait rien parce qu'il me regardait
pas, il regardait les photos, il les tripotait. Et puis non, j'ai bien vu qu'il
m'écoutait. Il a écouté jusqu'au bout, sans m'arrêter, sans causer.

En général c'est là que la petite nouvelle s'exclame
-" Il a rien dit ? Bin merde alors ! "

C'est aussi le moment où Barbara (née Martine Fourmasse) place
son plus beau morceau d'anthologie. Elle roule les mots dans sa
bouche comme des bonbons acidulés.
-" Si, quand j'ai eu fini, il a levé la tête et là, il m'a dit " Merci, made-
moiselle, d'avoir pris la peine de venir pour me parler de ma mère.
Vous ne saurez jamais quel poids de vieux chagrins vous venez
d'enlever de mon cœur. J'ai toujours su que l'amour nous broyait
comme des grains de couleur dans un mortier. Maintenant, je vois
bien que nous peignons, chacun de notre côté, en aveugle, un mor-
ceau de la grande fresque du monde. Qui peut dire celui-là a du ta-
lent, celui-ci n'en a pas ? Mais de ce paysage imaginé, qu'en reste-
ra-t-il quand nous serons tous passés au crible du temps ? "

-" Et après ? " demande la petite nouvelle qui préfère le style formel
aux métaphores.
-" Après, c'est tout. Il pleurait. Je suis partie. "

Catherine Bastère-Rainotti © janvier 2002
Première publication 4 janvier 2002 - Tous droits réservés.
   
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