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Lire & RéCréer présente : JULIETTE BERTHELOT - une histoire courte de Catherine Bastère-Rainotti

 

            Juliette Berthelot était morte.
Reine Cordon, un matin en allant au pain s'était étonnée de voir les volets de la cuisine
de Juliette, fermés. En revenant du pain, pareil, toujours fermés. Elle n'avait rien dit à
personne, sur le coup, mais elle avait guetté toute la matinée.
Après sa vaisselle du midi, comme les volets restaient obstinément clos, elle était
ressortie pour aller cogner dessus.
- Mâme Berthelot ! Hou ! Hou ! Mâme Berthelot ! (une rafale de coups) Y a quelqu'un ?
..Hou ! Hou ! Y a personne ? (une rafale de coups) C'est Mâme Cordon, ouvrez-moi
..Mâme Berthelot ! Hou ! Hou !

Et enfin, bon, passons sur les détails, les cris de la mère Cordon qui ameutent la rue,
les voisins sur le trottoir devant chez Juliette Berthelot. Comme elle n'ouvrait pas, les
gendarmes appelés, puis le serrurier (la Juliette n'avait jamais donné un double de ses
clefs à qui que ce soit), puis les pompiers.
Bon, voilà, elle était morte, comme ça sur sa chaise, toute raide devant son bol de café
au lait. Le robusta au lait écrémé en poudre c'était le principal de ses repas depuis des
années. Puis son chat qui se cavale dehors dès l'ouverture de la porte, taraudé par une
envie urgente vu qu'il avait profité de la situation pour se taper le café au lait refroidi de
sa maîtresse. Refroidie elle aussi, oui.

Ah, dites donc, parlez-moi des chats, tiens ! Quand on pense qu'elle en était gâteuse,
la Juliette, de son chat.
Coquet (elle l'avait appelé comme ça) c'est mon seul luxe, qu'elle disait. Elle lui fabri-
quait des colliers idiots avec de la vieille laine, des bouts de tissu râpé. La reine de la
récupération c'était, la mère Berthelot. Bin, le luxueux Coquet s'était fait la jaquette dès
que…Reviendra quand il aura faim, probablement.

Ça lui avait donné un coup quand même, à Reine Cordon, la mort de Juliette. Non pas
qu'elle l'appréciait tant, mais elles étaient de 1921 toutes les deux, alors forcément elle
se sentait un peu concernée.
Puis elle avait téléphoné à Désirée, la fille de Juliette, pour lui annoncer d'une voix incer-
taine la mort de sa mère.

Désirée était partie d'ici quarante deux ans auparavant et n'était jamais revenue, n'avait
jamais donné de nouvelles à personne d'autre qu'à Reine deux ou trois fois l'année. Une
carte de vœux au jour de l'an, un coup de fil pour son anniversaire, ou pour la saluer.

Désirée avait dit qu'elle prendrait l'autoroute et qu'elle serait là le lendemain.
Elle s'était garée devant chez Reine, pas devant la maison de sa mère parce que c'était
chez Reine qu'elle prendrait pension pour quelques jours. Reine avait toujours été gen-
tille avec elle. C'était la seule femme dans son enfance qui avait su lui donner l'image
de ce que pouvait être une mère telle que celles décrites dans les jolies poésies qu'elle
apprenait à l'école.

Reine avait beau savoir que le temps passe pour tout le monde, elle avait quand même
été surprise, presque déçue, à l'arrivée de Désirée, de voir descendre de la voiture une
sexagénaire enveloppée, aux gestes mesurés, de ne pas retrouver l'adolescente svelte
et nerveuse qu'elle gardait en mémoire.
Comme elle y allait de sa larme et commençait la litanie des " Ma pauv' petite, ta pauv'
mânmân, on est peu d'chose ", Désirée lui avait asséché le chagrin vite fait :
- Arrêtez ça tout de suite, Reine. Ma mère et moi on ne s'est jamais aimées, vous le
..savez. Ce n'est pas au bord du trou que ça va s'arranger.

Elle avait été effarouchée de la réaction de Désirée. Elle le savait bien que la Juliette
s'était mal conduite avec sa fille. A se demander pourquoi elle s'appelait Désirée,
d'ailleurs. Dès les premiers jours elle s'en était à peine occupée. La mouflette marinait
dans ses couches sales au point qu'elle puait intenable et il fallait qu'elle braille pendant
des heures pour avoir à manger. Le père ? Il n'était pas là. Personne n'avait jamais su
qui c'était.
Pourtant, ce n'était pas une fille de rien la Juliette Berthelot. Bonne famille et tout. Des
propriétaires terriens très cossus. Le père de Juliette lui avait laissé la maison et des
rentes. Pis, elle avait bien fait quelques héritages par la suite. Chez les Berthelot ils
n'étaient pas larges, larges, au point de jeter l'argent par les fenêtres mais jamais ils
n'auraient laissé un de leurs enfants crier famine. Puis ils se respectaient suffisamment
pour les habiller décemment. Pas comme Juliette qu'en n'avait jamais rien eu à foutre
de savoir si sa fille avait chaud ou froid ou si elle montrait ses cuisses à tout le monde.
Mais malgré tout, ça ne se faisait pas de parler impoliment des morts.

Elle était vieille France, Reine, avec un petit côté à cheval sur les convenances. Ça
l'avait bien soulagée que Désirée ne mégote pas chez le croque-mort pour le cercueil
en chêne vernis avec poignées en bronze et la plaque de marbre gravé profond en
lettres d'or pour le dessus de la tombe.
Chez le curé aussi ça s'était bien passé. L'abbé Pinchon lui avait fourré tout de suite
dans les mains les tarifs ronéotypés des messes d'enterrement avant de lui assurer
que sa chère maman était déjà aux côtés du petit Jésus. De toutes les façons, Juliette
y était toujours fourrée, à l'église. Il n'y avait plus qu'un pas à franchir. Le plus gros était
fait. A la limite on pouvait comprendre que l'abbé Pinchon se lamente. Il perdait beau-
coup en perdant Juliette Berthelot. Qui c'est maintenant qui s'occuperait de dépous-
siérer les autels des petites chapelles des saints subalternes et de les fleurir en dé-
pouillant son propre jardin? Des comme la Juliette qui n'avaient plus rien d'autre à
s'intéresser qu'à la religion, y en avait plus lerche.

Pour dire comme elle était larguée, Juliette, chez elle le seul truc moderne c'était la
radio. Elle disait encore T.S.F. Elle n'avait pas tort. Le machin datait d'après-guerre
avec des boutons ronds pour trouver les stations, un coffre en bois et un haut-parleur
façon moucharabieh. Elle écoutait parler dans le poste sans bien comprendre ce qui se
passait dans le monde. A savoir si elle comprendrait quelque chose à ce qui se passait
dans le ciel ?

C'est ce que se demandait Reine Cordon le surlendemain au cimetière.
Ils étaient quatre autour de la fosse. Désirée, elle et les deux fossoyeurs qui attendaient
qu'elles aient fini de se recueillir pour remblayer, parce qu'il était presque midi et qu'ils
avaient commencé la journée tôt, et qu'il faisait faim et que ce n'était pas leur casse-
croûte de dix heures qui les ferait tenir debout.

Le plus marrant c'est que Reine, à part se demander comment l'âme de Juliette navi-
guait dans l'éther et ce qu'elle pourrait bien faire à manger pour Désirée tout à l'heure,
n'attendait que le moment où Désirée aurait fini ses dévotions pour se barrer de cet
endroit malsain où elle situait plus ou moins son futur proche.
Quant à Désirée, elle respectait les traditions qu'elle croyait ancrées chez Reine et
attendait qu'un laps de temps décent accordé aux prières de circonstance soit écoulé
avant de lever le camp.

Au bout du compte, ce sont les gars des pompes funèbres, en claquant les portières de
leur corbillard, qui ont donné le signal du départ. Eux, ils étaient formés pour savoir la
durée normale de ce genre de cérémonie. On pouvait s'y fier pour pas avoir l'air d'un
plouc en quittant trop tôt ou trop tard les abords encore glissants de la dernière demeure
du cher défunt.

Sur le retour, Reine proposa de s'arrêter chez Turandot, l'épicier, pour acheter quelques
bricoles à grignoter. Désirée avait fait la grimace et finalement elle l'avait invitée au res-
taurant. Elle avait presque ajouté " pour fêter ça " mais elle ne l'avait pas dit.
Elles s'étaient installées sur la terrasse pour profiter du soleil printanier et Reine, que
son grand âge rendait frileuse, se félicitait d'être dessus la terre plutôt que dessous. Elle
avait comme un coup de flou, maintenant que le côté administratif, conventionnel, des
choses mortuaires était évacué. Pour couper court à ce qu'elle prenait pour de l'émotion
elle demanda à Désirée ce qu'elle comptait faire de la maison de sa mère, des meu-
bles, tout ça.
- Rien. Je n'en ferai rien. Je ferai l'inventaire grosso-modo cet après-midi. Dès demain
..quand je serai rentrée chez moi j'appellerai Emmaüs pour enlever tout son fatras et je
..mettrai la maison en vente. Le plus vite sera le mieux.

Encore une fois, ça l'avait prise au débotté, Reine, la décision de Désirée. Ce n'était pas
normal de se désintéresser de son héritage, de ne rien vouloir garder, elle ne savait pas
quoi en penser. C'était presque du je-m'en-foutisme, au total ! Choquant. Elle avait eu
du mal à finir sa compote de pruneaux, du coup. Pourtant elle était bonne cette compo-
te, ils la faisaient bien, ici. C'est rare, la compote de pruneaux réussie. La compote de
pommes, ce n'est pas difficile, mais pour celle aux pruneaux, il faut avoir le tour de
main. Reine s'était forcée pour racler les deux dernières cuillerées de son dessert et
encore, c'était bien parce qu'elle en avait besoin, rapport à ses intestins paresseux. Elle
avait néanmoins proposé d'accompagner Désirée pour l'aider dans son inventaire.
- Oui, venez si vous voulez. Vous pourrez prendre tout ce qui vous plaira.

Le chat était devant la maison.
Le regard asymétrique, le dos en accent circonflexe, la queue en rince-bouteille, il se
frottait les flancs et la moustache comme un fou sur le bois de la porte.
- Tiens ! Voilà Coquet. T'es revenu, toi ? T'as faim ? Les chats c'est pas des bêtes,
..c'est des estomacs, dit Reine sentencieuse, avant d'emboîter le pas à Désirée qui
..venait d'entrer et s'acharnait déjà à essayer d'ouvrir une fenêtre.
- Laissez la porte ouverte, Reine, par pitié ! Qu'on ait un peu d'air. Mais qu'est-ce que
..ça pue ! Elle n'aérait jamais ou quoi ? Et pourquoi elle ne s'ouvre pas, cette fenêtre ?
- La Juliette, elle ouvrait que dans la cuisine. Elle avait peur des voleurs. Attends, t'éner-
..ve pas sur la poignée, c'est pas la peine. Regarde : il faut enlever les cales qu'elle avait
..mises pour coincer les panneaux.
- Parce qu'elle coinçait aussi des fenêtres ? Décidément…
- Décidément quoi ? elle s'étonne, Reine.
- Oh ! rien. Passez-moi la canne qui est à côté de vous, s'il vous plaît.
Reine lui donna la canne de Juliette, une canne antique, toute simple, pas même ornée
d'une tête d'animal sur le pommeau. Elle dormait là, cette canne noircie par l'usage,
près de la porte d'entrée, depuis la mort de sa propriétaire. Et maintenant voilà que
Désirée l'avait empoignée des deux mains et s'en servait comme d'un marteau pour
taper sur ces foutues cales.
- Heu… Tu vas l'abîmer, tu sais.
- Quoi ?
- Je dis, tu vas esquinter la canne de ta mère.
- Et alors ? Vous la vouliez ?
- Non, non.
- Bon, alors je peux continuer.

Elle fit sauter à coups de canne les systèmes anti-intrusion que sa mère avait fabriqués
dans des éclats de cageot, des morceaux de boîtes à camembert, des bouts de calen-
driers des Postes. Au fur et à mesure qu'elle décolmatait les fenêtres du rez-de-chaus-
sée, elle les ouvrait en grand, rabattait les volets en les claquant sur le mur extérieur.
Elle accomplit la même œuvre de salubrité publique au premier étage.

C'était étrange toute cette lumière joyeuse du dehors posée sur la crasse du dedans.
Ces pièces dépouillées par la lésine la plus sordide supportaient mal l'opulence du
soleil.

Désirée s'était plantée au milieu de ce qui avait été sa chambre, quelques quarante ans
et des poussières auparavant. Elle n'aurait pas su dire, parmi les souvenirs qui l'assail-
laient, lequel la faisait le plus souffrir.
Son attention fut attirée par de petits bruits curieux dans la chambre à côté, celle de sa
mère. C'était Reine qui tapotait subrepticement les murs de place en place avec le bout
de la canne de Juliette qu'elle avait récupérée. Désirée la laissa faire, amusée, et atten-
dit la suite. L'autre, après son auscultation murale infructueuse et se croyant à l'abri des
regards, passa à l'introspection du lit. Elle introduisit la canne sous le matelas de la
morte. Elle la fit passer de droite à gauche plusieurs fois puis la retira, visiblement
déçue.
- Qu'est-ce que vous cherchez, Reine ?
- Je… Oh ! Heu… Je… Rien. Je regardais si y avait pas des souris.
- Des souris économes, qui auraient caché un magot ?
- Mais qu'est-ce que tu vas inventer, toi, des fois !
- Inventer ? Que non. Moi, la vérité, je la connais. Je sais où est le trésor. Je peux vous
..le montrer. Ça vous intéresse ?
Et comme la mère Cordon restait interdite à ne plus savoir s'il fallait avancer ou reculer,
coincée entre sa curiosité et sa vertueuse dignité où elle s'emmêlait bien un peu les
pieds, Désirée la délivra :
- Mais si, ça vous intéresse. Forcément ça vous intéresse. Ça intéresse le village entier.
..La Berthelot, à jamais dépenser un centime de sa vie, combien elle doit en avoir mis à
..gauche ? Jusqu'à sa fille qu'elle laissait crever de faim par économie. Que s'il n'y avait
..pas eu la Reine pour lui glisser une tartine par-ci, par-là on sait pas où elle serait, la
..môme. La pauvre môme qui allait cul nu hiver comme été, que même les habits pour
..pauvres qu'on lui donnait, la mère les revendait aux chiffonniers. Mais attention, hein ?
..de la religion, toujours, toujours. Pas une messe qu'elle ratait la Juliette. N'empêche,
..elle devait dormir sur un matelas de billets. Des mille et des cents, hein !

Elle criait, maintenant, Désirée, et de grosses larmes coulaient, roulaient, cascadaient
sur ses joues. Pareil qu'avant, tout pareil qu'avant, quand elle était à la merci de sa
mère .
Reine affolée lui disait :
- Arrête, ma petite, arrête ! Chhht ! Tout le monde vont t'entendre avec les fenêtres
..ouvertes.
- Eh ! Qu'ils entendent, donc !
Néanmoins, elle fit un violent effort pour se reprendre parce qu'elle voyait bien qu'elle
faisait du chagrin à sa vieille amie.
- Venez, Reine, je vous emmène voir la fortune de ma mère.

Elle l'avait prise par le bras et doucement elles descendirent au rez-de-chaussée. Au
fond du couloir il y avait la porte de la cave. Désirée s'en approcha et pris la clef sus-
pendue au clou. Elle l'engagea dans la serrure, donna un tour, ouvrit le battant, alluma
pour éclairer l'escalier et se tourna vers Reine :
- Vous êtes prête à découvrir le trésor de Golconde ?
Elle n'attendit pas la réponse et commença à descendre les marches, suivie de Reine
qui s'inquiétait de savoir si elle allait bien Désirée, pour appeler subitement sa mère :
Golconde. Au-dessus de l'odeur de salpêtre venait une autre fragrance vive, fruitée,
entêtante, indéfinissable. Reine se demandait ce que ce pouvait être. Puis, au bas des
marches, elle poussa un oh ! prolongé. La cave était immense, presque une crypte,
voûtée, soutenue par de magnifiques ogives de pierre, longue de six mètres au moins,
haute de quatre. Excepté un étroit passage laissé vacant au milieu, elle était remplie du
haut en bas de bouteilles de whisky vides. Dans un coin, près des marches, un antique
fauteuil défoncé, bancal, flanqué d'un petit fût sur lequel on voyait deux verres et une
bouteille entamée qu'on n'avait pas rebouchée.
- Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu ? murmura Reine.
- Ça ? C'est soixante ans de picole. C'était le petit vice caché de ma mère, elle y avait
..pris goût à la libération, avec mon père.
- Ton père ?
- Eh oui, mon père ! Tout le monde en a un, moi aussi. Ma mère me racontait l'histoire à
..chaque fois qu'elle était noire, c'est-à-dire tous les jours. C'était un soldat américain. Il
..voulait que son enfant, si c'était une fille s'appelle Daisy. C'est ce qu'il avait écrit d'Al-
..lemagne où il cantonnait. Seulement il a oublié d'en revenir. Alors en l'attendant et pour
..entretenir le souvenir elle a continué à biberonner le whisky au goulot et, au moment de
..me baptiser, puisqu'elle n'était pas à une compromission près, elle m'a prénommée
..Désirée. Il y avait Daisy dedans et ça sonnait bien franchouillard quand même. Et puis
..elle pensait que Désirée ça ferait taire les mauvaises langues du pays qui auraient pu
..penser qu'elle ne l'avait pas fait exprès d'être enceinte. Vous auriez dû l'entendre rire
..de sa bonne blague.
- Mais… Comment elle s'y est prise pour faire rentrer autant de bouteilles ? Personne
..ne venait jamais chez elle. On voyait rien, nous autres.
- Ah, voilà ! Dites-vous bien ma chère Reine que les caves dans ce bled jouent à
..touche-touche. Ça aussi c'est un souvenir. Un souvenir du Moyen-Age quand les gens
..se prenaient pour des taupes et qu'ils creusaient des galeries pour parcourir la ville par
..en dessous. Ce qui fait qu'au bout de cette cave-ci, il y a celle de Turandot.
- Turandot… l'épicier ?
- Turandot l'épicier, en personne. Je suppose que depuis la retraite du père, le fils avait
..repris son commerce fructueux et livrait le whisky à ma mère par caisses entières en
..comptant double tarif pour garder le secret. Il faut dire que, de fait, ils l'ont bien gardé,
..le secret, les Turandot. Elle, de son côté, ne sortait jamais de son trou à rat avant
..d'avoir cuvé sa cuite sur ce fauteuil. Toujours impeccable à l'église, la mère Berthelot.
..Un vrai miracle. Le miracle c'est qu'elle pouvait se relever à chaque fois. La vie chevil-
..lée au corps, il faut croire. Vous en connaissez beaucoup qui peuvent descendre leur
..litre de whisky par jour jusqu'à octante et plus ?
- Mais l'argent, elle ne pouvait pas tout boire, non ?
- Si, presque. Avant que le whisky ne se démocratise, dans les années quarante il coû-
..tait les yeux de la tête et, je vous l'ai dit, Turandot le lui vendait double prix. Mais il y
..avait un reste qui partait dans la poche de Turandot. Il était devenu son amant. Je le
..sais, je les avais vus. Quand elle ne voulait pas lâcher les billets. Il la menaçait de ne
..plus venir, de ne plus la livrer. Elle pleurait, elle suppliait et elle finissait toujours par
..payer. Quand j'ai eu douze ans il a proposé un autre genre de marché. A son avis je
..devenais intéressante. Il aurait bien sacrifié de temps à autre une boîte de sardines à
..l'huile et un paquet de biscuits secs contre ma chair fraîche. Ma mère n'a pas voulu.
..Elle était jalouse. Elle ne comptait pas partager les faveurs de Turandot avec moi.

Reine étouffait des gémissements derrière ses deux poings fermés, écrasés sur sa
bouche.
- Turandot ! Ça alors…
Elle n'en revenait pas de s'imaginer ce gros rougeaud, toujours affable avec la clientèle,
marié, père de trois enfants, en train de fricoter avec la Juliette pendant des années et
de la racketter, et de vouloir… avec la petite Désirée !
Et la Turandot, toute rose et souriante, frisottée comme un mouton, derrière sa caisse,
elle devait bien savoir quelque chose de tout ça. Elle laissait faire... !

Comme si elle avait suivi ses pensées, Désirée les compléta :
- Ils ont un beau magasin, non ?
- Oh ! Mais allons, Désirée, tu crois quand même pas…
- Je n'ai plus rien à croire. Je sais ce que j'ai vécu et ce que je voyais dans cette cave.
..Voilà, je vous avais promis de vous montrer la fortune de ma mère, mais finalement,
..quand vous retournerez chez Turandot, vous la verrez bien un peu aussi.

Une heure après, devant chez elle, Reine regardait s'éloigner la voiture de Désirée. Elle
flattait machinalement la tête de Coquet, le chat de Juliette, qu'elle tenait dans ses bras.
Elle n'avait rien pris d'autre là-bas. Que le chat, qu'elle avait recueilli. Elle ne pouvait pas
laisser cette pauvre bête dehors, toute seule, sans manger, sans personne pour l'aimer.
Et puis ça lui ferait de la compagnie à elle aussi. Elle, ses mômes, elle s'en était bien
occupé mais ils ne venaient pas souvent, tout de même. Quant à Désirée, il ne fallait
pas compter la revoir jamais.

Catherine Bastère-Rainotti © mars 2003
Première publication 7 août 2003 - Tous droits réservés. Reproduction interdite.
   
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