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          Si peu, quelquefois - nouvelle de Liliane Alarcon  
            Sa fille s'était endormie. Le cimetière du Père Lachaise fermerait
vers dix-huit heures. Mathilde choisit de le traverser pour rentrer
chez elle en se tenant à l'écart des vapeurs d'essence et du bruit.
Elle engagea la poussette dans l'avenue Principale, prit celle du
Puits, par la gauche, pour rejoindre la circulaire qui la mènerait
vers le Boulevard Gambetta. Ce serait un peu long, mais elle
avait deux bonnes heures devant elle, et c'était une douce
journée d'automne. Le vent léger, à peine frais, berçait les
feuillages qui se transformaient doucement, les odeurs de
terre et de feuilles se mélangeaient, elle était heureuse.

Les pavés et la légère pente de l'avenue des Thuyas, n'étaient
plus une occasion d'apaisement pour Noémie. Ses jambes la
faisaient souffrir. Bientôt elle ne pourrait plus venir seule, il lui
faudrait de l'aide, et sa canne ne suffirait plus à équilibrer son
corps. Heureusement, il y avait des bancs tous les deux cents
mètres, elle pourrait reprendre son souffle.
Elle devenait vraiment vieille, se dit-elle, et une tristesse étrange,
qu'elle ne connaissait pas jusque là, l'envahit.

Mathilde avait parcouru la moitié du trajet, lorsqu'elle fut prise
d'une envie irrésistible de faire pipi. Elle n'était pas encore tout
à fait maîtresse de son corps depuis l'accouchement.
"Je vais bien tenir jusqu'à l'appartement, je n'ai qu'à respirer pro-
fondément, marcher régulièrement." Ce discours intérieur ne
l'aidait pas. Il y avait des toilettes, à quelques mètres, dans
l'avenue des Thuyas, celle qui croisait la circulaire, elle
n'avait pas d'autre choix que de s'y rendre.
Mais comment faire avec la petite ? Il fallait que quelqu'un surveille
le bébé pendant qu'elle s'enfermerait, quelqu'un qu'elle ne connaî-
trait pas… Et avec tout ce qui se passe ! Elle se dit encore qu'elle
n'avait pas le choix, lorsqu'elle aperçut Noémie qui s'asseyait pé-
niblement sur un banc.

Elle s'approcha de cette femme, et plus elle s'en approchait, plus
l'expression sévère, crispée, de ce visage fermé, presque agres-
sif, se précisait. Elle se décida tout de même à lui parler :
" Excusez-moi, pouvez-vous me rendre un service ? "
Noémie la regardait sans la voir, perdue dans ses pensées
mélancoliques.
- Oui ? Que voulez-vous ? dit-elle, inquiète.
- Puis-je vous confier mon bébé, pendant que je vais aux toilettes ?
Le visage douloureux de la vieille femme se transforma, s'illumina,
son regard brilla.
- Oh mais bien sûr, je vous en prie... Et ne courez pas ! cria-t-elle
...à Mathilde qui se précipitait déjà. Prenez votre temps !

Lorsque Mathilde revint, Noémie était penchée vers l'enfant.
- Elle n'a pas bougé, dit-elle. Puis, considérant rêveusement la
...poussette : c'est moderne, nous n'avions pas de ces voitures
...si pratiques de notre temps.
Le visage offert, souriant, elle n'était plus la dame revêche,
entraperçue un moment plus tôt. Ce petit événement simple,
qui l'avait rendue utile un instant, dans une complicité de
femmes entre elles, ce serait le rayon de soleil de la
journée.

- Puis-je vous aider ? lui demanda Mathilde, lorsque la vieille
...femme se leva.
- Merci, mais non, je suis arrivée. Je vais sur la tombe de mon
...fils, juste là, pas loin.
Mathilde se taisait, un peu mal à l'aise.
Elles se saluèrent. L'une accompagnait une promesse de vie,
l'autre rejoignait son passé.

© Liliane Alarcon - Première publication mercredi 7 juin 2005
Tous droits réservés - Reproduction interdite.
 
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